Archives annuelles : 2006

Conspiration féminine

Quand on y réfléchit, les vacances des Fêtes ont toujours une thématique ou deux. Cette année, les nôtres se déroulent sous le thème des rénovations sur fond de gastro-entérite et de toux. Puisqu’il s’agit du seul temps dont nous disposons pour réaménager la maison (troisième Untel en gestation oblige), nous travaillons malades et, pour la première fois, au rythme endiablé de la musique de nos filles-qui-grandissent-trop-vite, soit Crazy Frog et Gwen Stefani.

Pour tout dire, la maison est toujours pleine de fillettes âgées de 5 à 8 ans. D’un côté, les plus jeunes fredonnent des chansons de Passe-Partout et réussissent, à ma plus grande satisfaction, à enterrer les petites voix de Canelle et Pruneau (comment avez-vous fait chers parents pour ne pas devenir fous?). De l’autre, les plus vieilles se dandinent dans la chambre de mon aînée en chantant “Wa wa a mitch gueule” (If a was a rich girl) et «My lite to mou it » (I like to move it). Elles passent chaque chanson une vingtaine de fois avant de faire de même avec la suivante et écrivent des secrets dans leurs journaux intimes.

En tendant bien l’oreille (ou plutôt en se la collant bien fort sur la porte), je peux les entendre jacasser. Écouter leurs commérages est une véritable démarche anthropologique qui me confirme qu’en amour, messieurs, vous n’êtes que les pions d’une vaste conspiration féminine qui prend forme dès le plus jeune âge.

Alors que vous peaufinez votre technique du pet-avec-la-main-sous-le-bras, les filles élaborent soigneusement les ligues avec lesquelles vous aurez à composer jusqu’à ce que vous quittiez votre patelin natal.

Déjà en première année, les fillettes se partagent les gars de la classe via un système complexe de missives. Malgré cette apparente complexité, le triage est fort simple : les petits avec les petits, les premiers de classe avec les premières, les gros avec les grosses, les sportifs avec les danseuses et ainsi de suite.

Certains gars font l’objet d’une vaste négociation entre filles :

- Je vais dire à Alexis que je l’aime, mais Vanessa aussi l’aime. Est-ce que deux filles peuvent être avec le même gars?


- Hum… Moi aussi je l’aime, mais c’est Vanessa qui nous a dit en premier qu’elle l’aimait.

Notez ici la règle du droit acquis : la première qui révèle ses intentions aux copines a un droit acquis sur le garçon. Bien souvent, cette règle tient jusqu’au secondaire.

À chaque début d’année, les garçons ne comprennent absolument rien à ce badinage amoureux. Certains, comme le petit Alexis, savent toutefois tirer leur épingle du jeu. Étant la coqueluche de sa classe, Alexis se fait changer de copine régulièrement. En bon garçon, il accepte de se faire larguer et accueille la nouvelle venue avec contentement. Il a compris que sa favorite reviendra de toute façon.

D’autres ne s’intéressent pas aux filles. Dans la cour d’école, ils apprennent qu’ils ont des blondes. Bof.

Mais que dire des grands amoureux comme Samuel? Samuel n’a pas saisi que ce sont les filles qui décident de tout en matière de cœur. De sa propre initiative, il a écrit une belle lettre à cocher à mon aînée : « Veut-tu aitre mon amourese? Oui. Non. Peux-ètre. » Selon les dires de sa mère, il voit ma fille dans sa soupe. Il est en a-m-o-u-r!!!

Au pays des filles, la lettre de Samuel cause un véritable séisme. C’est qu’il a été attribué à Clara, Samuel. Mon aînée l’aime, mais c’est ELLE qui doit écrire les lettres. Ce sont les filles qui demandent aux garçons de sortir avec elles. Eux, ils répondent « oui » et tout s’organise.

- Maman, est-ce que c’est vrai qu’en ancien temps c’était les garçons qui appelaient les filles?


- Euh, oui.

- C’est bizarre, hein?

L’honnêteté voudrait que ma grande parle de la lettre aux copines. Mais, comme elle aime Samuel, elle ne veut pas lui faire de peine. Mieux vaut ignorer la lettre et la cacher. Samuel comprendra que le statut quo, ça veut dire « je t’aime ». Évident.

Puis un jour, maman trouve la fameuse lettre dans le sac d’école.

- Chérie, tu n’as pas répondu?


- C’est que je l’aime, mais il est à Clara.

- Il sait, Samuel, qu’il sort avec Clara.

- J’sais pas. J’pense pas.

- Il faut lui répondre chérie.

- J’peux rien cocher.

- Pourquoi ne coches-tu pas « oui », en précisant que ce n’est qu’un ami.

- Wow! Merci maman!

« Ça c’est poche comme conseil », a commenté l’homme de la maison. Après tout, mieux vaut recevoir un « non » bien senti qu’un «restons amis». Je sais bien. Théoriquement, j’aurais dû répondre : « laisse parler ton cœur et ne t’occupe pas de ce que pensent les copines ». Mais à 7 ans, notre cœur est du côté des copines, non? Les garçons ne sont qu’un sujet de discussion, une sorte de loisir.

La preuve en sera faite au printemps. Forts de leur expérience, les garçons auront compris le système des filles. Même qu’ils ajouteront leur grain de sel en proposant des jeux imaginatifs qui leur donneront l’avantage de choisir leur amoureuse.

Par exemple, le gagnant du tic tac toe amoureux se méritera le droit de choisir sa douce. Et comme le garçon sera le premier à inscrire son « x » sur le tableau, il gagnera à tous les coups. Tout simplement génial!

Un seul hic. Au printemps, les filles feront de la gym. Quand un gars leur proposera son jeu de tic tac toe, on lui répondra bêtement : « Tu ne vois pas qu’on pratique la split »?

Pauvres garçons.

Deuxième ligne

Vous brûlez d’envie de savoir, hein? Où en sont les fesses qui n’étaient pas de fer? Qu’est-il arrivé de la belle résolution de Madame Une Telle de se remettre en forme?

Mouahhhh!

Bon, bon. D’entrée de jeu, précisons que mes deux premières (et dernières) semaines d’entraînement ont été palpitantes et ce, même si je n’ai pas complété mon programme.

Je vous résume.

Je me suis d’abord prise d’affection pour le vélo stationnaire, version électronique-full-méga-cool. C’est que ce vélo avait –je dois malheureusement déjà en parler au passé– toutes les plus belles vertus du monde. Il calculait ma vitesse, mon kilométrage, mon pouls et toutes les calories que je brûlais. Fascinant la technologie, non?

Seulement, comme je ne voulais pas perdre de poids (je ne sais pas ce qu’est une calorie, ni comment m’en débarrasser), ma fascination pour l’aspect « calculatrice à pédale » s’est vite essoufflée. Ma satisfaction se mesurait plutôt à la goutte. Est-ce que je sue en masse? Oui, alors ça doit être bon.

Là où j’adorais mon vélo, c’est lorsqu’il m’offrait différents scénarios de parcours pour suer: débutant, randonnée, montagne, avancé? Mon parcours déterminait les intervalles cardiovasculaires des autres plus musculaires. Les picots lumineux de mon tableau de bord m’indiquaient où je me situais sur mes montagnes virtuelles. L’extase! Si ce n’avait été de tout mon patatras de conciliation, j’aurais enfourché mon bolide stationnaire tous les jours. Vraiment.

Mais le vélo, ça donne sommeil. Dès 19h30, le scénario de mes soirées était toujours le même :

- Pardonne-moi mon amour, mais l’entraînement me brûle. Je vais me coucher.

Qui disait que les fesses de fer ne serviraient pas, hein? Les gros bras du gym… ça doit pas être fort fort au pieu… Enfin.

Et, pendant la nuit, mes fringales nocturnes étaient de plus en plus fréquentes.

- Ça doit être le vélo… J’ai le goût d’une bonne trempette aux carottes, me suis-je exclamée à 4h du matin!

Bref, le vélo ne m’apportait que des désagréments. En contre partie, la machine à pectoraux, elle, faisait des miracles :

- WOW! Chéri, regarde! Trois jours d’entraînement… Check-moi la poitrine!

Au bureau, la névrose était collective. L’une avait les fesses plus fermes en une semaine, tandis que l’autre avait retrouvé son souffle de jeunesse dès les premiers jours d’entraînement. L’effet de groupe, c’est puissant.

Je dois toutefois avouer avoir été le clou du spectacle avec ma question :

- Est-ce que vous urinez souvent depuis que vous vous entraînez?
- Pas remarqué, mais je bois plus d’eau, m’a-t-on répondu.
- C’est que je passe mes nuits à la salle de bain…
- Ah? T’es peut-être enceinte?
- Enceinte? Meuh, non.

Enceinte? Vite à l’agenda. Voyons… Mes dernières menstruations étaient… Je n’ai pas noté, merde! Comptons à partir de celles d’avant qui étaient le… Si mon calcul est bon, je serais en retard de… 10 jours! 10 JOURS!!! La belle poitrine, les fringales, le sommeil, les pipis nocturnes : je suis enceinte, c’est certain!

Un arrêt à la pharmacie et une goutte de pipi plus tard l’ont confirmé : j’ai vaincu les tests de grossesse! Nous avons fait une deuxième ligne! Nous pourrons enfin changer d’unité monétaire!

Le lendemain, j’ai annoncé ma deuxième ligne au bureau. Mon parton a bien accueilli la nouvelle. J’étais sa quatrième ligne du mois.

Et le gym? Pour l’instant, ma priorité est de dormir. D-o-r-m-i-r! Ensuite, je vais remonter en selle et m’imaginer grimper des montages face au trafic du boulevard Labelle.

Aujourd’hui, pour la première fois, je sens que notre deuxième ligne s’efface pour laisser la place à l’idée d’un beau bébé tout rose.

Notre troisième bébé.

Ah mon beau château

Ah mo beau château
Ma tantirelirelire
Ah mon beau château
Ma tantirelirelo

Je sais, vous connaissez la musique. Mais en saisissez-vous vraiment le sens? Réalisez-vous que c’est toujours d’actualité ce truc-là?

Pas que je sois experte, mais j’ai un certain talent pour décoder les doubles sens et donner de la profondeur à l’épais. (Bien quoi? Faut qu’il serve le ès arts sur mes diplômes!)

Comment vous dire? Cette comptine n’est qu’un nananananère moyenâgeux, idéal pour titiller la corde sensible des illusions de vos adversaires. Un peu comme dans les expressions « château de cartes » ou «bâtir des châteaux en Espagne ».

Si vous travaillez à temps plein, vous connaissez la chanson. Vous savez même de quel château il s’agit! Non? Pensez-y. Ne trouvez-vous pas que votre conciliation travail/famille est un immense château de cartes?

Réfléchissez encore un peu. Avez-vous déjà entendu votre mari chanter cette comptine? Je sais bien qu’il existe certains entrepreneurs masculins en châteaux de cartes mais la course au plus gros château, c’est une histoire de bonnes femmes, non?

Que savez-vous d’autre sur les châteaux de cartes? Qu’en construire demande beaucoup de patience, d’efforts et de doigté. Qu’en contre partie, cela ne rapporte que très peu de satisfaction. Que ce sport n’est pas encore homologué. Que certaines en font de fabuleux, tandis que d’autres ne réussiront jamais à les monter, ne serait-ce que d’un seul étage.

Si vous faites des châteaux, ne trouvez-vous pas ça aliénant d’en faire à longueur de journée? À quoi ça rime? Et surtout, pourquoi vous acharnez-vous à en faire? Parce que c’est « in » la vie de château? Peut-être. Parce que l’illusion est belle? Que vous refusez de renoncer à votre rêve? Probablement.

En fait, je vous ai menti. Il existe tout de même une satisfaction à faire des châteaux de cartes. Lorsque vous réussissez à en monter un bien haut et que, par miracle, il tient en équilibre, vous entrez au bureau en chantant bien fort le premier couplet. Il faut vous dépêcher à le chanter, parce que vous ne savez pas quand il s’effondrera.

Ah mon beau château
Ma tantirelirelire
Ah mon beau château
Ma tantirelirelo

Là, celles qui n’en font pas tombent sur le cul! Elles sont vertes de jalousie! Vu de loin, comment voulez-vous qu’elles sachent qu’il est fait de cartes votre château, hein?

Les autres qui, de peine et de misère, montent leur château d’un étage admirent votre talent. Elles se disent que vous devez avoir de l’aide et finissent par oublier l’histoire des cartes!

Puis, il y a CELLE qui en fait de plus beaux que vous. Vous l’entendez chanter le deuxième couplet depuis toujours :

Le mien est plus beau
Ma tantirelirelire
Le mien est plus beau
Ma tantirelirelo

Ensemble vous vous félicitez et échangez des trucs. Vous savez que son château n’est qu’un mensonge mais en sa compagnie, vous vous percevez comme l’architecte de véritables palais! Par contre, quand votre dernier château s’effondrera, ce ne sera pas à elle que vous confierez votre découragement.

Nous le détruirons
Ma tantirelirelire
Nous le détruirons

Ma tantireliro

Est-ce le pouvoir de votre vie de château qui vous rend parano? Vous entendez toujours le troisième couplet en sourdine! Dans votre esprit, n’importe qui vous le chante : l’école de vos enfants, votre patron, vos collègues, votre famille, votre voisine, les mères au foyer, celles qui travaillent, etc. Vous qui travaillez si fort à équilibrer vos cartes, qui avez tout lu sur le sujet! Pourquoi la terre entière s’acharne-t-elle à vouloir détruire votre oeuvre?

Comment ferez-vous ?
Ma tantirelirelire
Comment ferez-vous ?
Ma tantirelirelo

Et puis, le moment fatidique arrive. Alors que tout va bien, que vous êtes si fière de votre structure, que vous pensez qu’elle tiendra… votre château s’effondre! Même pas eu besoin du quatrième couplet!

Comment détruit-on un château de cartes? Difficile à dire. On ne sait jamais comment il s’effondre. C’est toujours inattendu. Mon expérience personnelle me dit qu’il n’y a rien de mieux que l’imprévu pour détruire un château. N’importe quoi fait l’affaire: une varicelle, la visite des poux, une crevaison, un retard au bureau, un oubli de date limite d’inscription ou des clés perdues! Dans ces moments, tout votre univers s’écroule!

J’en ferai un plus beau
Ma tantirelirerelire
J’en ferai un plus beau
Ma tantirelirelo.


Le secret de la conciliation est dans ce cinquième couplet. Ne vous faites pas d’illusion, tous les châteaux de cartes s’effondrent. Si vous voyez une femme qui semble faire de beaux châteaux, c’est qu’elle passe son temps à les refaire.

Personnellement, quand mon château de cartes fou le camp, je pleure un bon coup et je me remets à l’ouvrage. That’s it.

Le client a toujours raison

Ça y est. Les filles du bureau m’ont convaincue. Me voilà inscrite au gym, prête à suer comme toute bonne trentenaire qui se respecte!

Je l’avoue, le plus difficile a été de m’inscrire. Parce qu’une fois sur place, j’ai eu le bonheur de découvrir une halte-garderie et un charmant petit café où prendre l’espresso avant d’affronter l’heure de pointe.

Naturellement, pour profiter de tous ces beaux à-côtés, il me fallait dompter la bicyclette stationnaire programmable. Mais heureusement, j’allais pouvoir bénéficier du soutien moral et des précieux conseils de mon entraîneur hongrois :

- Bonjourrrrr, qu’il m’a lancé d’un ton déterminé. Racontez-moi, votre histoire.
- Je… heu…
- Pourrrrquoi vous venez ici?

Parce que tout le monde au bureau semble être capable de s’entraîner. Les monoparentales, les mères de quatre enfants, les fumeuses, les cadres. Tout le monde trouve du temps! Je me suis dit que cela devait être faisable de concilier travail, famille, mari et gym. J’suis pas plus folle qu’une autre!

- Pour ma santé.
- Pourrrr vrrrrai? Je veux les vrrrrraies raisons.

Là, j’ai fais mes plus beaux yeux de merlan frit.

- Vous trouvez que je devrais maigrir?

En guise de réponse, il m’a glissé un questionnaire à choix multiples.

Ça y est! Me v’là classée dans la catégorie des p’tites madames complexées, plus à l’aise d’avouer leurs vraies raisons sur papier.

Maigrir? Raffermir mes cuisses? Perdre mon ventre? Ma culotte de cheval? Avoir les fesses plus fermes? Obtenir de plus gros bras? Mieux gérer mon stress? Combattre la cellulite? Avoir plus d’énergie?

Avec un sourire confiant, voire même baveux, je lui ai remis mes réponses.

- Êtrrre en santé et gérrrrrer le stress, a-t-il lu d’un ton résigné.
- Tout à fait.
- Okay.
- Bon, si je peux raffermir mes fesses, je ne serais pas mécontente, mais ce n’est pas mon objectif.
- Faut pas êtrrrre gênée. Beaucoup de gens recherchent un tel progrrramme.
- Je sais… fesses de fer… mais, c’est pas réaliste.
- Si, si. Ça donne de trrrrès bons résultats. Vous seriez étonnée.
- Trois jours par semaine d’entraînement, plus deux autres de fesses de fer. Pas très réaliste quand on travaille à temps plein avec des enfants!
- …
- Si je réussis à avoir des fesses de fer, je n’aurai plus le temps de m’en servir!

Sur ce, je lui ai fait mon plus beau sourire de client-qui-a-toujours-raison et nous sommes passés au tapis roulant.

Jour du souvenir

Dure semaine de novembre : vaccin antigrippal, don de sang, gastro et j’en passe!

Heureusement, demain c’est mon « Jour du souvenir »! Souvenir de quoi? De la femme. Celle que j’étais et que je suis encore peut-être!

Monsieur sera au boulot et les enfants à l’école. Une journée de purs délices solitaires.

J’adore le 11 novembre.

Un fois l’an, c’est MA journée!

Ça m’énerve!!!

Au bureau, je suis responsable des trucs qui énervent.

Dring, dring.

- Dans les toilettes du siège social, vous avez un pisssh-pisssh à la tangerine. Ici, nous sommes écoeurés de celui aux Lilas.
- Savez-vous qu’au siège social, les employés veulent, eux aussi, changer d’odeur?
- C’est parce que l’odeur des Lilas c’est… ouach!
- Si je comprends bien, vous voulez que je demande au concierge d’acheter du pisssh-pisssh tangerine chez vous, ceux du siège social veulent que l’on opte pour une odeur plus « urbaine », tandis ceux des autres centres rêvent de se débarrasser de la menthe pour avoir du Lilas?
- Je sais, c’est compliqué…
- C’est parce qu’on parle de déodorant de salle de bain, là!
- Euh.
- Une crotte jumelée à n’importe laquelle des « saveurs » sentira toujours la crotte. On ne commencera pas à jouer au pisssh-pisssh musical, non?

Gérer l’énervant, y a rien de pire. Même les spécialistes finissent pas péter les plombs.

Dring, dring.

- Ce midi, je me disais qu’il serait intéressant d’avoir de l’eau avec des saveurs dans les machines distributrices.
- Ah.
- Parce que là où je travaillais avant, il y avait de l’eau avec des saveurs dedans.
- Je viens de faire remplacer le thé glacé par du jus de légumes, justement à la demande de quelques employés.
- Ah. Mais, peut-être qu’il y a trop de Coke. Si on en enlevait…
- Statistiquement, le Coke est presque le seul vendeur. Il est là pour rester.
- Ah. Mais peut-être que si on changeait de machine pour celle qu’il y avait là où je…

-
Je prends tout de même ta suggestion en note. Merci beaucoup.

Finalement, gérer l’énervant c’est être maman.

Parfois, mieux vaut se taire!

Converser est un art. Surtout, quand on le fait pour tuer le temps.

- Ouin, ça commence à sentir les élections!
- Bof! Moi, les élections… J’suis plus du genre à voter pour l’Humain.
- T’as raison. J’en ai aussi marre qu’on vote pour un con juste parce qu’il est de la bonne couleur (rouge ou bleu).
- Ouais…
- J’aurais aussi tendance à faire davantage confiance à la personne, mais les politiciens sont tout de même obligés de suivre la ligne de leur parti.
- Ouais, bien moi je m’en fou un peu. Je vote pour l’Humain.
- Ah.
- Aux dernières élections, j’avais le choix entre un noir, un Arabe et un Italien. J’ai voté pour l’Humain. Les partis, ça veut rien dire.
- Et l’humain, c’était qui?
- Ben, j’avais pas le choix… J’ai voté pour l’Italien.

Parfois, on utilise les mêmes mots mais on ne dit pas du tout la même chose.

Quand vais-je apprendre à me taire?

L’ambulance

C’était une journée d’automne pluvieuse, comme celle d’aujourd’hui. Cinq étudiants au doctorat planchaient sur un texte anglais de Julia Kristeva traitant de sa « conception paragrammatique du discours poétique ». Le séminaire se déroulait dans les deux langues officielles de notre « plus beau pays du monde ».

Les étudiants discutaient…

…dans chaque réseau, les unités phonétiques, sémantiques, syntagmatiques se présentent comme des sommets signifiants d’un graphe, de sorte qu’ils sont des éléments surdéterminés du processus signifiant…

… et discutaient.

.. les signifiant sont mouvants, c’est pourquoi la structure signifiante qu’ils forment est un gramme mouvant; un paragramme…tout comme l’a démontré Saussure avec ses anagrammes… chercher la signification à travers un signifiant démantelé par un sens insistant en action…

Tous, sauf une.

- Madame Une Telle?, s’inquiète le professeur.
- Oui.
- C’est votre tour… Votre opinion?
- J’sais pas trop.
- Degré zéro. Votre impression degré zéro du texte?
- J’ai ri.
- Mais encore…
- J’ai beaucoup ri.
- Pouvez-vous développer?
- C’est drôle de vouloir analyser le discours avec des formules mathématiques.
- Qu’est-ce qui vous fait rire exactement?
- Tout. J’ai probablement rien compris, mais c’est ridicule de chercher la réponse de radical carré du complément d’objet direct de je ne sais pas quoi… Ça n’a pas de sens.
- Peut-être est-ce la fatigue?
- Non, c’est pas ça. Pendant qu’on discutait, j’ai entendu une ambulance passer.
- …
- Dehors, c’est la vie. Ici, cinq personnes mettent leur intelligence au service d’un trip post-structuraliste machin. La vie passe sans nous.
- Peut-être devriez-vous réfléchir à ce qui vous motive à faire le doctorat?
- C’est tout réfléchi. Je pense que je vais aller faire des bébés.

Il en est passé des ambulances depuis ce jour. L’étudiante d’antan en a vécu des émotions suite à son saut périlleux dans la réalité.

Et, chaque fois que la vraie vie la rattrape et que l’émotion l’envahie, elle se rappelle le ridicule « paragramme » de sa jeunesse.

Ce matin, particulièrement épuisée de sa nuit passée auprès de sa sœur qui accouchait et de sa copine malade, elle se rappelle cette ambulance entendue au loin. Cette ambulance qui lui a probablement sauvé la vie.

Un bol de bonheur!

Les jours de fêtes, ma mère nous sortait toujours son bol à punch. Les couleurs vives du jus, des fruits et des glaçons savaient rendre les enfants fébriles! Et, quel plaisir de pouvoir nous servir nous-mêmes avec la louche et d’utiliser les jolies petites tasses accrochées tout le tour. Le bol à punch, c’était du vrai bonheur à l’état pur!

Puis à 19 ans, j’ai quitté le nid familial, le bol à punch sous le bras. Vous savez l’âge où l’on joue à la maman avec nos vraies affaires? L’âge où l’on se sent tellement femme de pouvoir faire du pâté chinois à son homme dans son propre appart? Mon bol à punch est alors devenu la pièce maîtresse de mon trousseau. Avec ses deux tasses et quelques bouteilles de vodka, il en a fait des heureux ! Du vrai bonheur. Peut-être pas pur, mais du bonheur pareil!

Comme il débordait, mon bonheur, j’ai eu l’idée de le répandre.

C’est ainsi que pendant plus d’un an, j’ai offert des bols à punch à mon entourage. Tous ceux que j’aimais y sont passés. Sans exception.

Malheureusement, peu de gens savent reconnaître le bonheur quand il passe. Ils le vendent au plus offrant, le brisent ou le laissent accumuler la graisse au-dessus du frigo!

Pourtant c’est connu, le bonheur, il faut l’entretenir et en profiter. Parce qu’au moment où l’on en a le plus besoin, comme pour l’anniversaire de la petite dernière, il se casse. La détresse, j’vous dis pas :

- J’ai ça, moi, un bol à punch!, de me dire Sœur Une Telle, enceinte jusqu’aux yeux.
- Je te l’emprunte, lui ai-je répondu soulagée.
- J’sais pas qui m’avait donné ça, mais je sais plus quoi faire avec!
- C’est moi. Je l’sais… c’est quétaine.
- Non, non. Mais tu peux le garder jusqu’à ce que mon fils ait 5 ans.

Du bonheur. Du gros bonheur quétaine, le bol à punch.