Archives annuelles : 2012

Travail autonome: apprivoiser la solitude

C’est dans une maison qu’on est seule. Ce n’est pas moi qui le dis, mais Marguerite Duras. Parce que la solitude, Marguerite, elle connaissait. Elle était écrivaine.

Mon métier est différent. Mais quand Marguerite parle de la perdition de soi dans la maison, je sais. Je sais l’ennui et la folie qui me guettent. Livrée à moi-même, sans collègue, ni patron, le délire personnel devient inévitable.

Je m’égare. Dans une pensée. Un livre. Le frigo. Les réseaux sociaux.

J’expérimente mes états émotifs du moment. Il fait soleil? Je prends une pause et je chante I’m yours à tue-tête. Je retrouve mon vieux rouge à lèvres rose vermillon et je m’égosille en hurlant I wanna be the one to walk in the sun, OOOh Girls, They wanna have fun!

J’écris un papier sur l’exfoliation et là, révélation : j’ai les pores complètement obstrués. L’heure du lunch devient salutaire pour mon teint. J’en profite pour éliminer toutes les peaux mortes de mon visage. Du coup, j’évince la solitude. Je suis exfoliée!

D’une manière ou d’une autre, tous ces égarements finissent par nourrir mon travail. Le temps passé à me couper une frange de cheveux agaçante ou relire de larges extraits de John Irving libère ma créativité. Je pourrais profiter de l’heure du dîner pour faire un peu de lessive ou commencer la préparation du repas, mais mon travail serait beaucoup moins productif. Vrai de vrai.

La solitude à la maison n’est pas une solitude ordinaire. C’est être seule malgré les autres. Malgré leur désordre et parfois même, leur présence. Si au début, on travaille malgré autrui, on apprend vite à faire avec. Avec la vaisselle sale, les enfants et le robinet qui fuit. Pour m’encourager, je me répète un truc du genre : « Je suis dans ce monde, mais pas de ce monde ». Une professionnelle dans un environnement peuplé de jouets et de traîneries. A fish out of water.

Travailler en solo, c’est aussi rêver à travers ma seule fenêtre sur le monde. Je rêve aux amis, aux collègues et autres collaborateurs via des interfaces. Même la nuit. La photo d’untel me recommande un truc sur Facebook et je parle avec tel autre sur Skype. Mes rêves nocturnes sont faits de lumière cathodique.

L’ermite professionnel que je suis a perdu tous ses repères extérieurs. La rencontre d’équipe, l’entrevue et la conférence sont maintenant de véritables courses à obstacles. Comment être à la fois chic, tendance et décontractée? Coiffure, épilation, maquillage, chaussures, sac à main. Tout est à faire. Même la voiture n’est pas en ordre, ni assez propre pour sortir!

Mais alors pourquoi  travailler à la maison? Pourquoi choisir la solitude? Parce que la solitude, c’est perdre ses repères extérieurs au profit de ceux qui nous sont propres. Parce que s’égarer dans une pensée, un livre, une chanson, une idée, ce n’est pas être vraiment seule. C’est être avec soi-même.

Le droit de rêver

D’un point de vue gestionnaire, les revendications des étudiants ne tiennent pas la route. L’augmentation, à terme, de 1 625$ par année est raisonnable et les conséquences financières d’une session d’études perdue sont beaucoup plus dramatiques que l’endettement supplémentaire causé par la hausse des frais de scolarité. Quand on y pense, le report d’un diplôme retarde d’un an l’entrée des jeunes sur le marché du travail et entraîne non seulement l’endettement d’une année d’études supplémentaire, mais aussi la perte d’une année de salaire complète.

Ma génération raisonne ainsi.

Jeunes nous calculions déjà tout. Si, dans leur jeunesse, nos parents voulaient un pays pour la survivance de notre langue et de notre culture, nous, les jeunes X, le rêvions comme un mode de gestion.

Aujourd’hui, nous voilà devant une génération qui ne calcule pas, ou à tout le moins, pas de la même manière. Le devenir qu’elle propose n’est pas tant fondé sur des colonnes de chiffres, que sur la solidarité, la justice, la coopération et l’égalité.

Les jeunes revendiquent le droit de rêver l’État et sont manifestement prêts à alourdir leur endettement personnel pour y arriver. Pour emprunter les mots de Riccardo Petrella dans Désir d’humanité, ils « sortent du champ de liberté limité dans lequel la culture gestionnaire sous-jacente à la politique du possible veut les enfermer ». Ils sortent du cynisme politique ambiant et affichent une ambition idéologique pour le Québec.

Vous vous dites que la gratuité scolaire est une utopie que le Québec n’a plus les moyens d’entretenir? Peut-être, mais comme le dit si bien Petrella, on ne peut pas stériliser le rêve en le réduisant au « rêve du possible ».

Bloquer la hausse des frais de scolarité, c’est se redonner le droit de rêver le Nous. C’est participer à une synergie de tous les rêveurs, comme il ne nous a pas été donné d’en vivre depuis trop longtemps.

Ni la gauche, ni la droite ne disent plus au pays ce à quoi il a encore le droit de rêver, ce à quoi il pourrait aspirer, ni comment il pourrait mieux répartir ses richesses, disait Jacques Attali dans La Voie humaine. Orphelins d’un idéal marxiste ou libéral, les jeunes réinvestissent l’espace public et découvrent la force de l’action collective. Ils reprennent ce même rêve d’une société plus juste et équitable, qui a poussé tant de politiciens actuels dans l’arène.

Les jeunes découvrent la force du rêve.

Que l’on soit de droite ou de gauche, le dégel des frais de scolarité serait une grave erreur. Leur refuser le droit de rêver est un luxe que le Québec ne peut pas se payer.

Bloquons la hausse.